70% des personnes en sous-emploi sont des femmes

03.05.2022
Interview de Morgane Kuehni, professeure de sociologie du travail à la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne.
CARITAS : Quelles sont les conditions qui entraînent une femme dans la pauvreté sans que celle-ci soit prise en compte par les services sociaux ?

MORGANE KUEHNI : La notion de pauvreté est souvent monétaire, parfois multidimensionnelle, absolue ou relative (les seuils retenus varient entre 50 % et 60 % du revenu national médian ou moyen selon les cas). Le taux de pauvreté indique le nombre de personnes vivant en Suisse en dessous du seuil de pauvreté. En 2020, 8,5 % de la population suisse ou quelque 722 000 personnes étaient touchées par la pauvreté en matière de revenu.

L’aide sociale est une prestation sous conditions de ressources, et au-dessus d’un certain seuil, les ménages ou les personnes n’y ont pas droit. Une personne peut être faiblement rémunérée sans être comptabilisée comme pauvre, même si dans les faits elle manque de ressources pour se loger, se nourrir, se soigner, partir en vacances, etc. Certaines personnes qui ont de bas salaires ou qui travaillent à des taux d’occupation partiels souffrent d’un manque de ressources financières. Ces personnes ne bénéficient pas toujours de l’aide sociale, car elles ont des revenus jugés suffisamment élevés, c’est toute la problématique des barèmes. Mentionnons également la problématique des «effets de seuil»: une augmentation de salaire ou de taux d’occupation peut faire perdre un droit aux prestations et ainsi diminuer le revenu disponible (ce qui produit des incitations négatives au travail et qui a été beaucoup discuté dans le champ politique).

 

"Les chercheur·euse·s estiment
qu’un quart des personnes
qui auraient droit à l’aide sociale
ne la sollicitent pas."



Enfin, une personne peut ne pas être prise en compte par les services sociaux parce qu’elle ne fait pas recours. En effet, certaines personnes auraient droit à un soutien financier qu’elles ne sollicitent pas, car elles n’ont pas l’information ou la connaissance nécessaires pour revendiquer ce droit, mais aussi parce qu’elles ne souhaitent pas y recourir afin d’éviter la stigmatisation, parce qu’elles ne souhaitent pas se « mettre à nu » devant les services sociaux, ou encore pour des raisons politiques. Les chercheur·euse·s estiment qu’un quart des personnes qui auraient droit à l’aide sociale ne la sollicitent pas. Ce qui est particulièrement compliqué avec la pauvreté féminine, c’est qu’au-delà de la question du niveau de revenu, il y a la question du partage des ressources au sein des ménages. Les travaux empiriques ont mis en exergue l’accès limité des femmes aux ressources, mais aussi les normes de genre qui imprègnent la répartition du travail domestique et salarié dans les familles.


Comment définir clairement ce que signifie le mot sous-emploi, en particulier au féminin ?

Est en sous-emploi toute personne active sur le marché du travail qui souhaite travailler davantage et qui est disponible pour le faire. En Suisse, 70 % des personnes en sous-emploi sont des femmes. Ce n’est pas une surprise dans la mesure où elles sont souvent actives à temps partiel, dans des secteurs d’activités fortement féminisés où les salaires sont relativement bas. Le manque d’argent est la raison principale des personnes qui souhaiteraient augmenter leur volume d’emploi (Salin et Nätti, 2019).

 

"Dans  nos sociétés, on pense très souvent
que le travail protège de la pauvreté,
que les pauvres sont celles et ceux qui « ne font rien »,
mais c’est une vision erronée."



Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce sujet en particulier ?

Je me suis toujours sentie très concernée par tout ce qui a trait à la pauvreté, en raison de mon parcours de vie et mon engagement féministe. Dans  nos sociétés, on pense très souvent que le travail protège de la pauvreté, que les pauvres sont celles et ceux qui « ne font rien », mais c’est une vision erronée. Les femmes travaillent énormément dans la sphère privée sans toutefois toucher d’argent en contrepartie (Federici et al., 2020). Dans la sphère professionnelle, elles cumulent parfois de mauvaises conditions de travail : temps partiel court, bas salaire, contrats précaires. Le sous-emploi offre donc un angle d’analyse particulièrement intéressant, car il se comprend uniquement à l’intersection des différents rapports de domination.
Vous évoquez dans l’Almanach social les notions de temps partiel contraint ou choisi. Quelles en sont les conséquences pour l’un ou pour l’autre ?

La problématique du temps partiel est régulièrement posée en matière de choix : il serait « contraint » lorsqu’il est imposé par l’employeur et « choisi » lorsqu’il est à l’initiative des salarié·e·s. Dans les secteurs d’activité fortement masculinisés, le plein temps est la norme, mais ce n’est pas du tout le cas dans les secteurs d’activité fortement féminisés où la majorité des emplois sont à temps partiel (Briard, 2020). L’approche par les préférences individuelles rend par ailleurs mal compte des différentes contraintes structurelles, qui sont parfois intériorisées par les individus. Le temps partiel des femmes peut être analysé comme un choix implicite, ou un « nonchoix », fortement déterminé par les tâches domestiques et de care qu’elles effectuent dans la sphère privée (Messant-Laurent, 2016). En Suisse, chez les couples hétérosexuels avec enfants, le modèle de l’homme à plein temps et de la femme à temps partiel est majoritaire : il concerne 60% des ménages.

N’est-ce pas le partage du travail homme-femme qui est finalement en cause ?

Le partage du travail rémunéré et non rémunéré est un immense enjeu pour la justice sociale et l’égalité de manière générale, entre les hommes et les femmes bien sûr, mais aussi entre les générations, entre les riches et les pauvres, etc. Nos sociétés sont fondées sur une masse colossale de travail réalisé gratuitement, ce travail est le ciment de la cohésion sociale, il y a donc une vraie urgence à rediscuter collectivement du partage du travail.

 

"Notre système de protection sociale
a été construit sur le modèle masculin
de l’activité salariée, à plein temps,
tout au long de la vie active."



Si on parle de pauvreté au féminin, comment touche-t-elle les générations, et ne s’aggrave-t-elle pas aussi à l’égard des femmes âgées dont une grande partie touche une rente misérable ?

Notre système de protection sociale a été construit sur le modèle masculin de l’activité salariée, à plein temps, tout au long de la vie active. Les écarts à cette norme d’emploi se paient très cher au sens propre et au sens figuré. Un enjeu majeur, au coeur des discussions politiques actuelles, concerne les retraites de femmes. Des collègues ont par exemple très bien montré que travailler en dessous de 70 % ne permet pas de constituer un capital suffisant pour échapper à la pauvreté à cette étape de la vie (Bonoli et al., 2016), mais il y a aussi le problème des niveaux de salaire, qui sont beaucoup plus bas dans les secteurs d’activité féminisés. N’oublions pas que les femmes ne manquent pas de travail, mais qu’elles manquent d’argent.

Comment des organismes comme Caritas peuvent-ils, selon vous, venir en aide aux femmes pauvres de ce pays ?

Caritas joue un rôle clé sur le terrain, dans l’accompagnement concret des publics précarisés, et sur le terrain politique. Les travaux entrepris pour rendre visibles les questions de pauvreté féminine, par exemple en publiant l’Almanach, ou ses propositions par exemple avec l’appel « Pour une Suisse sans pauvreté » sont des outils précieux pour faire avancer les connaissances et amener des outils concrets. Le splitting, les bonifications pour tâches éducatives, les PC-Famille, le développement des politiques de la petite enfance ne sont pas tombés du ciel, mais ont été soutenus par des actrices et acteurs engagés à oeuvrer pour davantage d’égalité.


Propos reccueillis par Corinne Jaquiéry
Photo © photogram/rui rodriguer/2021

Article paru dans Caritas.mag No 25, Avril 2022, pp.8-9
Version pdf :

Carte d'identité :
MORGANE KUEHNI est professeure de sociologie du travail à la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne. Ses recherches portent sur les transformations du travail, les politiques et les mesures d'insertion professionnelle et les professions du travail social. Elle est l'autrice d'un des articles du nouvel Almanach social de Caritas Suisse 2022 : (In)égalité : la pauvreté féminine.

Références citées dans l'interview :
  • Bonoli G., Crettaz, E., Auer D. et Liechti, F. (2016). Les conséquences du travail à temps partiel sur les prestations de prévoyance vieillesse, CSDE.
  • Briard, K. (2020). Temps partiel et ségrégation professionnelle femmes-hommes : une affaire individuelle ou de contexte professionnel ? Travail et Emploi, 161, 31-60.
  • Federici, S., Simonet, M., Merteuil, M. & Kuehni, M. (dir.) (2020). Travail gratuit et grèves féministes. Entremonde. Messant-Laurent, F. (2016, 13 décembre). La face sombre du temps partiel. La liberté, p.6 : www.go-for-jobsharing.ch/js/kc  nder/upload/les/Sous-emploi_2016.pdf
  • Salin, M. and Nätti, J. (2019). Who Wants to Work More ? Multilevel Study on Underemployment of Working Mothers in 22 European Countries. Social Science, 8(10), 1-22. doi :10.3390/socsci8100283.
  • Chiffres sur le sous-emploi : OFS. (2019, juillet). Indicateurs complémentaires au chômage : sous-emploi et force de travail potentielle supplémentaire en 2018. www.bfs.admin.ch/asset/fr/1389-1800